"Pour commencer, il est important de préciser que l'on se trouve à un moment important dans l’histoire politique équatorienne. Après avoir eu pas moins de 7 Présidents de la République en moins de 10 ans, le pays a à sa tête un homme de gauche, Rafael Correa, qui a été élu à la surprise générale il y a environ un an. Correa était inconnu un an avant son élection et il est apparu petit à petit dans les sondages comme un possible vainqueur venant de nulle part. Son heure de gloire, avant d’être Président, est d’avoir été Ministre de l’Economie, un poste où il n’est resté que 4 mois puisqu’il a démissionné parce qu’il n’avait les conditions adéquates pour travailler. C’est à partir de ce moment-là qu’il est apparu comme un homme politique indépendant des partis et il a su gagner la confiance du peuple grâce à cela. Il s’est d’ailleurs fait élire en ne se présentant pas en tant que membre d’un parti politique. Et il a donc été élu sans avoir de députés au Congrès mais en promettant de dissoudre le Congrès (ce qui ne s’est pas fait sans difficulté) et de faire une nouvelle Constitution. Il faut savoir que c’est habituel de changer de Constitution en Amérique latine lorsqu’il y a un problème politique. Il se trouve que l’Equateur avait une Constitution depuis 1998 mais que celle-ci, bien qu’ayant de très bonnes idées, était limitée quant à son fonctionnement et à sa mise en pratique.
C’est ainsi que Correa a dissout le Congrès et qu’il a gagné très largement (avec plus de 60% des voix) les élections pour l’Assemblée constituante. Aujourd’hui, on se trouve donc avec une Assemblée constituante qui a commencé ses travaux, sans Congrès et avec un Président qui gouverne par décrets. Et c’est ainsi qu’il a passé des décrets très importants comme par exemple, la semaine dernière, une réforme de l’organisation administrative du pays (il a remplacé les provinces existantes par 7 régions qui découpent le pays de manière transversale et qui ne prennent plus en compte les clivages traditionnels entre la Côte, les Andes et l’Amazonie. Cette réforme a entraîné des manifestations de fonctionnaires provinciaux qui ont peur pour leur emploi) ou encore la création d’un impôt pour les personnes gagnant plus de 5000 dollars par an. L’Equateur était, avant cette réforme, un des rares pays au monde dont les habitants ne payaient pas d’impôt !!! Cela en ferait rêver certains mais sans cette manne financière, on ne peut pas avoir des services publics de qualité. Par exemple, en ce qui concerne l’éducation, l’école est obligatoire et gratuite jusqu’au lycée mais les personnes ayant une bonne situation financière préfèrent envoyer leurs enfants dans les écoles privées. De plus, l’université est chère et la majorité des universités est privée. C’est aussi pour cela que l’on retrouve des villages entiers où il n’y a pas d’électricité, pas de pensionnaires de santé et dans lesquels la population vit dans une situation de pauvreté.
Vu d’Europe, on pourrait penser qu’on se trouve à la limite de la démocratie (voire plus) mais on n’en est pas là. Les journaux sont encore libres et sont même en très grande majorité anti-Correa. De plus, les partisans de Correa soutiennent le fait qu’il passe ses réformes par décret parce que selon eux, le pays ne peut pas attendre la fin des travaux de l’Assemblée constituante, le vote par référendum et les nouvelles élections législatives pour mettre en place ces réformes. Correa peut se prévaloir d’un large soutien de la population qui porte de grands espoirs sur sa personne, notamment pour en finir avec la corruption qui touche aussi bien les forces de police que le Congrès qui est considéré comme un des Congrès les plus corrompus au monde. Correa profite donc d’un contexte politique dans lequel l’ensemble du personnel politique est en disgrâce. Il faut aussi en finir avec l’instabilité politique d’un pays qui est loin d’être pauvre et qui possède des richesses naturelles importantes comme le pétrole. Il y a donc un énorme espoir de changement au sein de la population et Correa ne doit pas décevoir sous peine de subir le même sort que ses prédécesseur (voir pire).
Cet espoir de changement se fait sentir aussi au sein du mouvement indigène qui soutient Correa. L’un des problèmes du mouvement indigène est qu’il a fait une erreur politique en ne le soutenant pas dès les élections présidentielles. En effet, Correa avait demandé à Luis Macas, alors président de la CONAIE (Confédération des nationalités indigènes d’Equateur, la principale organisation indigène au niveau national), d’être son vice-président mais Luis Macas a préféré se présenter seul à ces élections. Cela vient aussi du fait que les indigènes se méfient aujourd’hui des promesses des hommes politiques non indigènes. En effet, les indigènes ont ressenti comme une trahison leur passage au gouvernement du colonel Lucio Gutierrez en 2003 (je ne ferai pas l’analyse ici de l’alliance étrange entre militaires et indigènes. Si cela vous intéresse, se reporter aux travaux de Cecilia Ortiz consultables sur internet). Depuis la démission des six Ministres indigènes de ce gouvernement, le mouvement indigène se trouve fragilisé et a du mal à s’en remettre. Les indigènes s’interrogent sur les répertoires d’action qu’ils peuvent utiliser et notamment doivent-ils ou non participer directement à la vie politique nationale. Doivent-ils se concentrer sur le niveau local, améliorer les conditions de vie des communautés indigènes et résister pour faire perdurer leur culture, leur langue, etc ? Le mouvement indigène d’Equateur a obtenu de nombreux succès dans les années 1990 et au début des années 2000. Par exemple, on peut citer la reconnaissance de leurs différences, leur droit à la parole, leur droit à une éducation bilingue de qualité, etc. De nombreuses institutions gouvernementales contrôlées entièrement par des indigènes ont vu le jour et fonctionnent aujourd’hui dans le but d’améliorer les conditions de vie dans les communautés indigènes. Ces institutions sont financées par l’Etat mais restent indépendantes de l’Etat. Pour en citer quelques-unes, il y a le CODENPE (Conseil du Développement des Nationalités et Peuples indigènes d’Equateur) qui est la plus importante, le Secrétariat national de Santé Interculturelle des Nationalités et Peuples indigènes d’Equateur ou encore le FODEPI (Fonds de Développement des Nationalités et Peuples indigènes d’Equateur).
Toujours au niveau des succès, il faut aussi citer la Direction National de l’Education Interculturelle Bilingue (DINEIB). Cette institution a mis en place de nombreuses écoles bilingues à travers le pays mais le problème c’est qu’elles ne s’appliquent qu’aux indigènes et pas aux non-indigènes. D’autant plus qu’aujourd’hui le discours indigène a changé. Ils ne parlent de pays multiculturel ou pluriculturel mais d’interculturalité. Revendiquer la multiculturalité ou la pluriculturalité consiste en la reconnaissance des différences culturelles alors que l’interculturalité va plus loin. En effet, pour qu’il y ait interculturalité, il faut qu’il y ait un échange réciproque entre 2 ou plusieurs cultures. Et ce n’est pas le cas aujourd’hui en Equateur, l’éducation bilingue en étant un exemple parfait. De plus, les inidgènes, eux-mêmes, sont-ils prêts à l’interculturalité? La souhaitent-ils vraiment? Rien n’est moins d’autant plus que certains peuples indigènes rejettent totalement la culture métisse et surtout ne veulent pas que ces derniers apprennent leur langue qui représente pour eux une forme de résistance à la domination des non-indigènes.
Bien entendu, ce n’est qu’un résumé non exhaustif de la vie politique équatorienne qui est bien plus complexe que cela. A vrai dire, je n’ai pas encore tout compris.

A bientôt pour de prochaines nouvelles d’Equateur et des mouvements indigènes.
Matthieu"